
Un jour j’ai dit à Etienne : Juliette, je ne la connaissais pas, ce deuil n’est pas mon deuil, rien ne m’autorise à écrire dessus. Il m’a répondu : c’est ça qui t’y autorise, et moi, d’une certaine façon, c’est pareil. Sa maladie n’était pas ma maladie. Quand elle me l’a annoncée, j’ai pensé : ouf ! c’est elle et pas moi, et c’est peut-être parce que j’ai pensé ça, parce que je n’ai pas eu honte de le penser, que j’ai pu lui faire un peu de bien. A un moment, pour lui être plus présent, j’ai voulu me rappeler mon second cancer, la peur que j’avais de la mort, la solitude terrifiante—et ça n’a pas marché. Je pouvais y penser, bien sûr, mais pas le ressentir. Je me suis dit : tant mieux. C’est elle qui allait mourir, pas moi. Sa mort me bouleversait, comme peur de choses dans ma vie m’ont bouleversé, mais elle ne m’envahissait pas. J’étais devant elle, près d’elle, mais à ma place.
C’était elle qui téléphonait, jamais lui. Il ne lui disait rien de réconfortant mais elle pouvait tout dire, elle, sans craindre de lui faire mal. Tout, c’est-à-dire l’horreur. L’horreur morale d’imaginer le monde sans soi, de savoir qu’on ne verra pas grandir ses filles, mais aussi l’horreur physique, qui prenait de plus en plus de place. L’horreur du corps qui se révolte parce qu’il éprouve qu’il va être anéanti. L’horreur d’apprendre à chaque bilan quelque chose de nouveau qui change la donne, toujours en pire : on essaie de penser qu’il ne peut pas y avoir que de mauvaises nouvelles, mais si. L’horreur des traitements, de souffrir sans arrêt et pour rien, sans espoir de guérir, juste pour mettre plus longtemps à crever. […] Elle l’avait en réserve, comme une ampoule de cyanure quand on risque la torture (…)
In D'autres Vies que la Mienne, Emmanuel Carrère
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